Illustration du génocide arménien
Les fondements de ce qui deviendra la « question arménienne » sont, à l’origine, à rechercher dans la formation d’une Arménie libre et indépendante. Mais depuis plus de vingt-cinq ans c’est la reconnaissance que les massacres ayant eu lieu en 1915 sont un génocide qui prédomine. Il convient donc de se demander ce qu’est la « question arménienne » et comment celle-ci s’inscrit dans le temps, sur quels arguments s’appuie t-elle et dans quel contexte historique et géopolitique se situe t-elle ? Le tracé des frontières de l’Arménie contemporaine est tout d’abord établi par les traités internationaux qui suivent la première guerre mondiale. L’Arménie est partagée entre la Turquie, l’Iran et les trois républiques transcaucasiennes de l’Union soviétique : l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie. Les rapports turco-soviétiques sont réglés par le traité d’amitié du 16 mars 1921. Celui-ci définit le tracé de nouvelles frontières ; l’Arménie doit renoncer à ses gains territoriaux prévus par le traité de Sèvres (10 mai 1920). Les relations russo-turques n’ont pas toujours été favorables. Ainsi, en 1912, c’est la diplomatie russe qui ressuscite la « question arménienne », fermement soutenue par la France et l’Angleterre. Un accord des puissances est finalement trouvé autour d’un projet final ; ce projet est imposé au gouvernement jeune-turc au début de l’année 1914. Ainsi dans les régions de peuplement arménien deux provinces sont créées en Anatolie centrale. L’entrée en guerre de l’empire ottoman permet au gouvernement de prétexter à la sécurité de l’État en temps de guerre pour mettre un terme définitif à la question arménienne. En avril 1915, des déportations et des massacres de quelque 2 millions d’Arméniens ont lieu. Si une diaspora arménienne existe avant 1915, c’est à partir de cette date que les exodes d’Arméniens deviennent massifs. Ils trouvent refuge dans de nombreux pays du Proche-Orient (Liban, Syrie, Iran…), ou du monde occidental (Etats-Unis, France, Grèce, Grande-Bretagne…). Le 28 mai 1918, une minuscule république d’Arménie indépendante centrée autour d’Erevan est reconnue par le traité de Sèvres, elle lui reconnaît d’importants accroissements territoriaux aux dépens des provinces orientales de la Turquie. C’est le traité d’amitié turco-soviétiques qui sonne le glas de l’Arménie indépendante. La signature du traité de Lausanne (20 juillet 1923) annule le traité de Sèvres, tout espoir de création d’un Foyer national arménien au Proche-Orient et accélère la dispersion. C’est après 1945, que la « question arménienne » est relancée par les Arméniens de la diaspora et les Arméniens soviétiques, cela sous-entend qu’une modification du tracé des frontières est envisagée. Cette question est relancée sur le terrain du droit international. L’année 1965 marque le 5Oème anniversaire de la commémoration des massacres de 1915 et le relancement de l’intérêt pour ce problème par l’opinion internationale. En 1975, des actions terroristes sont perpétrées, notamment par l’ASALA (armée secrète arménienne). Ce mouvement est porté par la jeunesse de la diaspora (3e génération) qui souffrent d’une perte de repères mais s’explique aussi par la radicalisation politique et idéologique du combat mené. La question du Haut-Karabakh resurgit en 1987 ; une pétition est envoyée à Gorbatchev, elle exige la révision des frontières intérieures imposées par Staline et un rattachement du Haut-Karabakh, alors une région autonome de l’Azerbaïdjan peuplé à majorité d’Arméniens, à l’Arménie. En son temps, cette question a été très importante pour les Arméniens d’Arménie et ceux de la diaspora. L’Azerbaïdjan devient indépendant en 1991-1992 ; celui-ci supprime l’autonomie de la région et refuse que celle-ci soient rattachée à l’Arménie. Cela conduit à un conflit qui ne s’apaise qu’avec le cessez-le-feu du 12 mai 1994. A l’heure actuelle, cette question n’est toujours pas réglée. Les forces armées arméniennes occupent encore entre 15 et 20 % du pays. La chute de l’URSS rend l’Arménie jusque-là soviétique, indépendante. La perception des Arméniens face à leur identité est modifiée. Jusque-là, ils n’étaient qu’une minorité sans terre, désormais il dispose d’une patrie ; cela réveille l’identité nationaliste. L’année 1992 voit la reconnaissance de l’Arménie par l’État turc mais aucunes relations diplomatiques ne s’élabore car la Turquie exige que l’Arménie renonce à toute revendication territoriale et qu’aucune campagne pour la reconnaissance du génocide ne soit être entreprise par elle. Le règlement de la « question arménienne » dans un contexte serein fait face à plusieurs difficultés car il implique tout d’abord des modifications de l’équilibre géopolitique de la région, mais aussi en ce qui concerne le contexte international. Des efforts sont pourtant entrepris de la part de chacun pour tendre vers une normalisation des relations. Ainsi, certains hommes politiques et journalistes turcs prônent la suppression des tabous de leur société. L’Arménie espère entretenir un dialogue apaisé avec Ankara, mais cela sous-entend ne plus faire mention du génocide, ne plus lutter pour sa reconnaissance par l’Etat turc. De même la question du Haut-Karabakh reste problématique, puisque la Turquie refuse de réviser sa politique à l’égard de l’Arménie tant que les territoires azerbaïdjanais ne seront pas restitués. En effet, l’Arménie n’a pas obtenu que la Turquie distingue ses relations avec elle d’avec cette question. Ainsi une normalisation des rapports entre les deux états ne s’envisage que difficilement si ce problème n’est pas réglé. Cette volonté politique d’Erevan de normalisation des rapports est critiqué par les Arméniens de la diaspora et par les opinions politiques favorables à ceux-ci. Ils considèrent que le fait de dénier le génocide est une politique de trahison. Si la religion (chrétiens orthodoxes) et la langue (langue indo-européenne) constituent les fondements de l’identité arménienne, la société arménienne apparaît éclatée. Depuis le XXe siècle, le poids des Arméniens de la diaspora c’est accru sur la scène internationale. La revendication de la reconnaissance du génocide est soutenue par la majorité de l’opinion publique. Et désormais pour nombre de pays de l’UE, cette reconnaissance par la Turquie est un préalable nécessaire à une potentielle adhésion. Les Arméniens de diaspora sont pour la majorité des descendants des victimes des déportations ; ils refusent toute conciliation et refusent même d’aller en Turquie. La communauté arménienne qui vit en Turquie, principalement à Istanbul – peu se sont installés en Arménie- est situé à une interface ; elle n’est pas en Arménie et ne fait pas partie de la diaspora. Ils ne sont pas si amers vis-à-vis du gouvernement turc et souhaitent une réconciliation. Ils ont l’impression que la diaspora les connaît mal, et par-là même connaît mal le pays qu’est devenue la Turquie ; ce n’est pas un pays arriéré. Cette communauté souhaiterait régler le conflit entre Ankara et Erevan sans l’intervention de tierces personnes. Les nations occidentales, quant à elles, partagent le combat de la diaspora et considèrent comme un délit la non-reconnaissance du génocide. La France apparaît comme un enjeu : elle constitue la deuxième communauté de la diaspora et il s’agit de lui rappeler ses responsabilités passées (Traité de Sèvres, évacuation de la Cilicie). En septembre 2000, le projet de reconnaissance du génocide arménien est à l’ordre du jour aux Etats-Unis, en France et au Parlement européen. Cela induit un accroissement de l’intérêt pour la « question arménienne » dans le monde entier et particulièrement en Turquie. La République turque établie par Mustapha Kemal est pays qui prône le nationalisme d’un Etat un et indivisible ; la reconnaissance de ses minorités lui pose problème. Et, la reconnaissance du génocide mettrait à mal cet idéal, il faudrait reconnaître l’action du gouvernement pour établir une unification ethnique. L’évocation de l’extermination des Arméniens est une question sensible. La Turquie n’est ni prête, ni désireuse de procéder à une révision de son histoire. Aussi, plusieurs arguments sont apportés pour réfuter la thèse du génocide : - Le premier argument avancé montre que ces massacres ont été perpétrés sous l’Empire ottoman et non sous la République kémaliste. Ainsi, les Turcs ne s’estiment pas responsables. Les frontières de l’empire ottoman étaient bien plus importantes que ne le sont celles la Turquie actuelle ; la modification des frontières n’est pas prise en compte par les différents acteurs sensibles à la « question arménienne ». - Le second argument soutient qu’aucune preuve n’a été apportée pour prouver qu’un ordre d’extermination aurait été donné par le gouvernement. Ainsi, s’il y a eu des massacres – cela est reconnu – ceux-ci sont des actes isolés et non une volonté étatique. Le gouvernement pas eu la volonté d’annihiler les Arméniens, il ne s’agit donc pas d’un génocide. D’autre part, pour qualifier des actes barbares de génocide, le monde dispose de plusieurs exemples: la Shoah et le génocide perpétré au Rwanda, en autre. Tous deux sont d’origine ethnique, il s’agit de supprimer un être pour sa différence ethnique. Or, en 1915 c’est pour des raisons stratégiques que les massacres sont perpétrés. Et c’est à partir de la révolution kémaliste qu’une volonté d’unification ethnique apparaît. Mais, en tenant compte de la définition du terme de « génocide » de la Charte des Nations Unies, les actions perpétrées en 1915 sont qualifiées par l’ONU d’actes de génocide. La reconnaissance par le Parlement européen du génocide arménien conduit à une cristallisation des opinions, à une réaction de fierté et de nationalisme accompagné d’un sentiment d’être mal aimé et mal compris. Cette reconnaissance internationale vient nourrir le syndrome de Sèvres, celui du dépècement du territoire turc. Les Turcs craignent que cette reconnaissance ne soit qu’un premier pas, que cela soit un prélude à des actions en justice pour obtenir des dédommagements ce qui aboutirait à des revendications de territoires. Cette crainte n’apparaît pas non fondée. L’activisme de la diaspora est par ailleurs dénoncé. Ainsi, les Turcs estiment que l’adoption en France de la loi reconnaissant le génocide a été adoptée par la forte mobilisation de la diaspora. Cette diaspora exerce, selon la Turquie, un terrorisme intellectuel et utilise une forte médiatisation : ils associent la volonté de remise en cause de la théorie du génocide au même niveau que le révisionnisme de la Shoah. Et parce que la France interdit le révisionnisme, les théories défendues par certains historiens turcs ne peuvent être exposées. Ainsi, la théorie du génocide ne perdurerait que par une médiatisation à outrance. Pour se défendre, les Turcs invoquent aussi les actions terroristes du mouvement ASALA en 1975, occultés par l’opinion publique. Ils mentionnent les massacres qui auraient été perpétrés par les Arméniens au début du XX e sur des populations turques, Azéries et Kurdes, sans oublier de rappeler qu’une partie d’entre eux ont été favorable aux thèses nazies. Mais la Turquie ne peut réfuter la thèse du génocide sans preuve scientifique, c’est pourquoi, depuis peu se développent des études historiques et scientifiques qui ont pour but de démonter scientifiquement la « thèse arménienne » du génocide. Si la volonté de créer une Arménie indépendante est une revendication importante du combat des Arméniens, c’est aujourd’hui la question de la reconnaissance du génocide par la Turquie qui polarise tous les intérêts, car cette question est médiatisée par l’opinion internationale et que cette reconnaissance est devenue un préalable à l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne. Or, la Turquie n’apparaît pas prête à reconnaître être responsable d’un génocide à l’encontre des Arméniens car cela induirait une nécessaire révision du récit national glorifié par la révolution kémaliste. Ainsi, l’imagerie populaire d’un l’État constamment tolérant serait écartée. Aujourd’hui, en Turquie, l’histoire sert à la construction d’un imaginaire national. Il s’agit, dans un objectif nationaliste et laïque, de construire une nation une et indivisible. |